Grande soirée de lancement · 5 octobre · Réserver
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Sermon de

Kol Nidré 5787

Depuis 18 ans, année après année, je prononce devant vous un sermon le soir de Kol Nidré.

Et depuis 18 ans, j’honore ici même une tradition, un défi un peu absurde que je me suis lancé : je raconte toujours une blague le soir de Kippour.

Cela peut sembler décalé mais c’est en fait exactement ce que nos sages nous demandent de faire. Ils appellent cela milta debdihouta, « un mot d’esprit » qui, selon eux, doit trouver sa place dans tout enseignement, précisément parce qu’il a le pouvoir d’ouvrir les esprits.

Alors chaque année, pendant les semaines qui précèdent Kippour, je réfléchis à ma « blague de Kol Nidré ». Je cherche la meilleure histoire, je la teste sur mes proches, et j’essaie de trouver la plus adaptée à ce moment, à cette période, à ce contexte.

Cette année, tandis que je me creusais la tête, j’ai entrepris de relire toutes les blagues de Kippour des années passées, en voulant réfléchir à tout ce que je vous avais fait subir, depuis 18 ans. C’est là que je suis tombée sur une histoire, racontée il y a très longtemps, une blague assez inappropriée et très culottée. Je me suis même demandé comment j’avais osé évoquer un truc pareil… Pourtant, je me suis dit qu’il était temps de la raconter à nouveau :

La scène se passe dans une synagogue, un soir de Yom Kippour. Quelques heures avant l’office, un terroriste entre dans la synagogue et prend en otage le rabbin et un des fidèles. Le type leur dit à tous les deux : « Je laisse chacun d’entre vous énoncer une dernière volonté, un dernier vœu, avant d’être assassiné ».

Le rabbin réfléchit et dit : « Écoutez, c’est Yom Kippour et, comme chaque année depuis des décennies, je me prépare à lire ce soir un très long dvar Torah, de 45 minutes ou une heure… alors, avant de mourir, j’aimerais pouvoir vous lire mon sermon, à tous les deux. »

Le terroriste demande alors au fidèle : « Et vous monsieur, quel est votre dernier vœu ? »

Et l’homme répond : « Ben moi, c’est simple, je voudrais être tué avant qu’il commence à lire. »

Oui je sais c’est de l’humour noir mais c’est aussi vraiment de l’humour juif, une façon particulière qu’a notre peuple de se moquer de tout, à la fois des tragédies qui nous frappent, et de la haine du monde ; et même des rabbins et de l’ennui qu’ils suscitent.

Bien sûr, je pourrais ce soir tenter de vous démontrer en 45 minutes ou une heure que non, ce n’est pas vrai, que les discours des rabbins ne sont pas forcément « ennuyeux à mourir » et tenter ainsi de sauver l’honneur de ma profession.

Mais je vais plutôt tenter autre chose, et utiliser cette blague juive, pour réfléchir avec vous à un autre message qu’elle véhicule, à une autre interrogation qu’elle contient.

En filigrane, cette histoire demande en effet : pourquoi arrive-t-il, comme le fidèle de cette histoire qu’on préfère mourir plutôt que d’écouter quelqu’un d’autre ?

Ou pour le dire autrement, et de façon plus pertinente pour aujourd’hui : Pourquoi l’écoute devient parfois si difficile ou douloureuse ?

Je ne vous apprends rien en vous disant qu’il y a autour de nous, de plus en plus, un problème de parole inaudible et d’écoute impossible, et un lien direct entre le vocabulaire, la violence, et l’incapacité à s’entendre. Depuis plusieurs années, nous en sommes témoins : des paroles qui nous sont adressées ou des mots que nous utilisons sont devenus des slogans. Ils ne servent plus à dire quelque chose, à enseigner ou à convaincre quelqu’un, mais simplement à exclure, « canceler » comme on dit dorénavant, et à consolider l’identité des uns dans l’expulsion des autres.

Il existe mille exemples de cela, à commencer par l’utilisation de termes tels que « sioniste », « antisioniste », « gauchiste » ou « fasciste », « colon », habitants « de Judée-Samarie » ou « de Cisjordanie », « traître » ou « génocidaire ». La liste est longue de tous ces mots dont la définition n’a plus d’importance : ils ne cherchent plus à expliciter quelque chose ; on se fiche pas mal de leur signification, puisqu’on les utilise d’abord pour exclure une personne ou un groupe, contre lequel on s’érige.

Soudain, la validité ou la pertinence d’un terme n’a plus besoin d’être démontrée puisqu’il s’agit juste de consolider un entre-soi, dans l’éviction d’un autre devenu l’ennemi. Et toutes les tentatives de penser le mot, de débattre de son sens, de questionner sa pertinence sont vaines, car il ne s’agit plus de définir mais de fédérer. Il n’est plus question de débattre mais de combattre.

Cet usage du langage comme un marqueur identitaire n’a rien de neuf. On l’a si souvent utilisé ainsi dans l’Histoire, à toutes les époques ou presque. Figurez-vous que même la Bible en parle.

La scène se passe dans le livre des Juges, au chapitre 12.

On nous raconte là qu’un conflit opposait alors deux populations en Israël, deux tribus. D’un côté, les Galadites, et de l’autre les Efraïmites (les descendants d’Efraïm). Ils se livraient une sorte de guerre civile que les Galadites finirent par remporter.

Les vainqueurs se postèrent alors, au niveau du Jourdain, précisément aux points de passage du fleuve, pour empêcher les membres de la tribu d’Efraïm de traverser la rivière : pas question de les laisser passer.

Pour les empêcher de traverser, encore fallait-il les reconnaître ! Après tout, les uns et les autres parlaient la même langue et se ressemblaient étrangement. La Bible raconte donc que les Galadites eurent l’idée de demander à quiconque traversait le gué : « Es-tu de la tribu d’Efraïm ? » Généralement, la personne répondait « non » pour ne prendre aucun risque. Et là, les Galadites insistaient pour que tous les passants prononcent un mot a priori anodin, un mot qui signifie « épi de blé » en hébreu, le mot « Shibbolet ».

Or, la tribu d’Efraïm avait une sorte d’accent à elle, une façon un peu particulière de prononcer certaines lettres en hébreu, et notamment la lettre shin שׁ (en hébreu, le son sh) qu’ils articulaient comme un sin שׂ, (la même lettre qui émet le son ss).

Ce détail anecdotique – cette micro-inflexion – fut utilisé par les Galadites pour identifier ceux qui voulaient traverser. Dans cet épisode biblique, on apprend que tous ceux qui prononçaient Sibbolet plutôt que Shibbolet furent passés au fil de l’épée. 42.000 membres de la tribu d’Efraïm périrent là…

C’est à ce passage biblique qu’on doit le mot français de « schibboleth », passé dans le langage courant même s’il n’est pas très utilisé. Il définit, je cite, « un mot ou une coutume qui permet de déterminer l’appartenance d’une personne à un groupe ».

Un schibboleth, c’est un mot ou un geste qui dit l’identité. Ça peut être une marque insignifiante, mais elle devient le lieu d’une différence ou d’une exclusion.

La signification du mot, en l’occurrence « épi de blé », n’a aucune importance en tant que telle ; ce qui compte, c’est que celui qui le prononce, d’une manière ou d’une autre, signale son appartenance au groupe.

Un ami me racontait que, quand il était moniteur dans une colonie de vacances juive, il s’amusait parfois à semer un chaos parmi tous les enfants en posant simplement une question : « D’après vous, on doit dire dafina ou tafina ? ». Immédiatement, les enfants d’origine marocaine et ceux d’origine tunisienne commençaient à se disputer pour un simple décalage de prononciation du plat qu’ils consommaient tous en famille, mais qu’ils n’appelaient pas tout à fait pareil. Voilà un parfait schibboleth, mais un schibboleth anodin, goûteux, calorique et non meurtrier.

Il arrive qu’il en soit autrement. Regardez comment, aujourd’hui, tant de mots sont devenus des schibboleths mortifères. On exige qu’ils soient prononcés ou, au contraire, on vous interdit de les évoquer. Et leur sens a toujours beaucoup moins d’importance que la fonction qu’ils remplissent : fédérer ou exclure.

Nous, Juifs, le savons bien car, ces dernières années en général et ces derniers mois en particulier, nous en avons fait la douloureuse expérience. En bien des circonstances, on nous a dit : non, vous ne pouvez pas chanter, écrire, ou fréquenter tel ou tel lieu, telle ou telle manifestation, tel ou tel parti, tant que vous n’aurez pas dit le mot-schibboleth qui, en général, exige d’utiliser le vocabulaire du génocide, ou de dénoncer une culpabilité essentielle d’Israël.

Pas plus tard que cet été, des membres de notre communauté, Yedidia Levy-Zauberman et notre élève-rabbin Anna Klarsfeld, étaient en vacances en Grèce (vous avez peut-être lu leur histoire dans la presse). Ils ont souhaité louer un bateau. Rien de très original.

Mais voilà que le skipper qui devait les accompagner pour la traversée, leur a précisé avant d’embarquer, que compte tenu de leur nom à consonance très juive, il avait besoin de savoir quelle était leur position sur l’occupation israélienne à Gaza.

Situation aberrante qui constitue presque une réplique parfaite de l’épisode biblique du schibboleth : quelqu’un se tient au gué d’une étendue d’eau et exige une parole, en l’occurrence non pas de la tribu d’Efraïm, mais de quiconque a un nom de famille juif, et envisage de traverser la mer.

Et les exemples sont très nombreux, de ces moments où il s’agit de faire passer aux Juifs un examen linguistique, une épreuve des mots. Encore et encore, nous sommes sommés d’utiliser le bon vocabulaire, avant de pouvoir obtenir un laissez-passer – ou un laissez-nous tranquille.

Dans son dernier livre, intitulé Partie prenante, le philosophe Paul Audi raconte cela très brillamment, en expliquant que pèse aujourd’hui sur les Juifs ce qu’on pourrait appeler une « présomption de culpabilité ». Elle est exactement l’inverse de la présomption d’innocence. Elle présuppose une responsabilité « essentielle » d’individus, pour quelque chose qu’ils n’ont pas fait mais auquel on les lie par identification ethnique.

Ainsi fonctionne « l’effet schibboleth » aujourd’hui. En y prêtant attention, vous allez vite constater qu’il est à l’œuvre partout ou presque. Même au sein du monde juif. Là aussi, vous en avez peut-être fait l’expérience, à l’intérieur de nos communautés et parfois au sein même de nos familles, certains mots deviennent incontournables et d’autres sont bannis. Certains sont absolument obligatoires et d’autres rigoureusement interdits.

J’en ai fait moi-même l’expérience, en même temps que beaucoup d’autres dans le monde juif, en diaspora et en Israël. L’expression d’un point de vue critique, d’un désaccord idéologique, ou d’une simple interrogation sur les moyens d’un combat, peut très vite vous valoir d’être qualifié de traître, de vendu, d’idiot utile, d’ennemi intérieur, de kapo ou que sais-je encore.

Soudain, l’énoncé d’une critique ou le questionnement d’une politique agissent en schibboleth et fédèrent un groupe dans votre ostracisation. C’est le même phénomène, certes pas toujours avec les mêmes conséquences, mais c’est toujours la même histoire qui est à l’œuvre : les mots cessent de signifier ou de contribuer au débat ; ils sont utilisés pour fédérer et contribuer au combat.

Voilà qui devrait particulièrement nous alarmer, nous qui sommes les enfants d’une tradition qui croit, depuis toujours, en la force des mots et en l’exigence du débat contradictoire ; nous qui nous apprêtons, pendant les 24 prochaines heures, à prononcer des mots et à énoncer des confessions verbales, en affirmant que notre avenir en dépend.

Cette semaine, je réfléchissais aux mots-schibboleths, à la façon dont certains parmi nous sont simultanément accusés d’être totalement responsables aux yeux de certains et totalement déloyaux aux yeux d’autres… c’est simultanément « coupables » (ashemim en hébreu) et « traîtres » (bogdim en hébreu).

Soudain, j’ai eu une sorte de révélation. Pour la première fois de ma vie, j’ai entendu résonner les mots des prières de Kippour d’un sens inédit. Écoutez-les attentivement. Tout au long de cette journée solennelle nous allons les répéter sous la forme de confessions et en frappant notre poitrine, dire très précisément : Ashamnou, bagadnou.

Ashamnou אשמנו, « nous sommes coupables » ; bagadnou בגדנו, « nous sommes des traîtres »…

Vous les entendez, ces mots : il se passe ce Kippour quelque chose de particulier, de quasi-inédit. Le monde ne cesse de dire aux juifs : Ashamtem, « vous êtes coupables ». Et beaucoup de Juifs, face à la menace, disent à leurs coreligionnaires, qui expriment un avis différent : Bagadtem, « vous êtes des traîtres ».

Et soudain, réunis dans une synagogue, assis côte à côte, près de gens avec lesquels vous n’êtes pas nécessairement d’accord, des gens qui n’ont pas à confesser les mêmes erreurs que vous, vous vous apprêtez à faire quelque chose d’étrange : endosser ensemble les accusations, la culpabilité et la traîtrise, et prendre sur vous une responsabilité collective.

À Kippour, toutes les confessions sont au pluriel : elles nous engagent tous, de façon indifférenciée. Ce jour-là, nous disons nous car il n’est plus question d’ostraciser un autre mais d’énoncer ce qu’on pourrait appeler une co-responsabilité, une solidarité avec l’autre, quelles que soient les erreurs qu’il a commises ou les accusations portées contre lui.

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas là de valider l’accusation qu’un autre aurait porté contre nous, ni de confirmer notre statut de traître, mais c’est une façon de rétablir entre nous une autre modalité de parole : d’inviter un groupe, à réaliser pendant 24 heures ce qu’on pourrait appeler un « contre-schibboleth ».

Soudain, les Galadites et la tribu d’Efraïm, les ennemis qui se sont livré de terribles guerres, sont réunis au gué de la rivière de Kippour, pour la traverser ensemble. Ils se disent : si tu es à l’avenir accusé d’être coupable, je serai à tes côtés ; si tu es accusé d’être un traître, je serai à tes côtés, car כל ישראל ערבים זה בזה, kol yisrael arevim zé bazé, « le peuple d’Israël doit savoir se porter garant les uns des autres », dit le Talmud, c’est-à-dire établir un pacte de co-responsabilité.

À Kippour, pendant 24 heures, nous faisons semblant, dans un énoncé au pluriel de nous dire tous coupables et tous traîtres, non pas parce que nous le sommes, mais parce que nous refusons de reproduire le schibboleth meurtrier de notre livre.

Il n’est pas simple de dire nous ou plutôt, il n’est pas simple de prononcer un nous qui ne se consolide pas sur le dos d’un autre qu’on exclut, de construire un nous qui, malgré la puissance des divergences, continue à croire au débat. C’est la chose la plus difficile qui soit, et c’est le défi lancé au monde juif aujourd’hui. Mais pas seulement.

Cette année, bien des échéances nous attendent, notamment électorales. Et vous verrez que bien des gens tenteront de faire schibboleth, de consolider leur camp dans l’exclusion violente d’un autre, de renforcer ainsi cette polarisation terrible qui dévaste notre société.

La leçon de Kippour doit nous conduire à choisir une autre voie. Non pas en gommant des désaccords ou en se disant qu’on va faire taire les dissonances. Mais, au contraire, en acceptant pleinement les divergences, tant qu’elles sont énoncées dans une langue où l’Autre a encore sa place.

Car c’est de cela dont il est question : de retrouver les mots, qui nous permettent de traverser côte à côte, ce gué du livre des Juges.

Permettez-moi de revenir un instant à cet épisode ô combien emblématique. La tribu d’Efraïm fut exécutée car elle ne savait pas prononcer le shin שׁ sh et le transformait en sin שׂ. En hébreu, la lettre est la même, ש, mais la vocalisation différente. Il s’agit d’une différence mineure mais parfois fondamentale. Laissez-moi l’illustrer à travers un mot hébreu que vous connaissez tous.

Le mot « messie », en hébreu, se dit mashiah משיח. Il suscite aujourd’hui bien des passions. Tant de gens s’en drapent pour dire qu’ils détiennent la vérité qu’un autre n’a pas, et qu’ils peuvent précipiter, par leur croyance, la fin de l’Histoire et l’avènement des temps messianiques.

Imaginez maintenant que vous soyez membres de la tribu d’Efraïm, celle qu’on veut empêcher de traverser la rivière. Vous prononcerez alors ce mot autrement. Mashiah משׁיח deviendra dans votre bouche massiah משׂיח et, soudain, il portera un autre sens… Massiah, en hébreu, signifie littéralement « celui qui permet le dialogue, celui qui entre en conversation ».

Il m’arrive souvent de me dire que le Mashiah tarde à venir. Je me dis qu’il ne viendra jamais si le monde n’accepte pas d’abord d’accueillir un Massiah, quelqu’un qui choisit le dialogue, quelqu’un qui croit encore en la force d’une conversation véritable.

Voilà où nous en sommes, chers amis. Les mots n’ont plus de sens, mais les rabbins nous supplient de ne pas renoncer à les utiliser, pour tenter de les faire résonner à nouveau.

Ils le disent à chaque époque, généralement dans des sermons trop longs et très ennuyeux… Que voulez-vous ? C’est leur tradition !

J’espère avoir été fidèle, ces 18 dernières années, devant vous, à cette injonction de chérir les mots et de ne pas renoncer à les utiliser pour cultiver notre intelligence collective.

C’est avec beaucoup d’émotion que je m’apprête à quitter mes fonctions de rabbin de « Judaïsme en Mouvement ». Demain soir juste avant la Neïla, je m’adresserai à la communauté pour évoquer cette transition. Promis, je ne vous ferai pas de sermon de 45 minutes ou une heure mais, qui sait, je me débrouillerai peut-être pour y placer une petite blague…

Puissiez-vous être inscrits et scellés dans le livre de la vie et écrire dans ce livre des mots qui nous rendront meilleurs ensemble, qui nous aideront à chérir le dialogue et à faire, pour nous et nos enfants, le choix de la vie.