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Le MondeEntretien19 mars 2021

« La mort ne se raconte pas, ce qu’on peut raconter, c’est la vie »

Propos recueillis par Virginie Larousse

Voilà un ouvrage sur la mort que l’on se surprend à lire le sourire aux lèvres. Malgré la gravité apparente du sujet, « Vivre avec nos morts » (Grasset, 234 pages, 19,50 euros) est en réalité un puissant hymne à la vie. Il aurait pu tout aussi bien s’appeler Le H’ayim ! – « À la vie ! », en hébreu –, expression qui ponctue régulièrement ce récit plein de sensibilité et de finesse. Puisant dans les textes sacrés et, de manière plus inattendue mais tellement savoureuse, dans les objets les plus profanes du quotidien – Lego inclus –, la rabbine Delphine Horvilleur, l’une des voix du judaïsme libéral, nous offre ici les enseignements d’une sagesse lumineuse et riante.

Question

Qu’est-ce qui vous a incitée à écrire sur la mort, thème souvent jugé repoussoir ?

Si ce thème peut effectivement sembler un peu pesant, j’ai cherché au contraire à offrir des récits qui, face au surgissement de la mort, font gagner la vie et ne lui laissent pas le dernier mot. Quand les gens meurent, ce n’est jamais de leur fin ou de leur tragédie qu’il faut parler, mais de la vie et la façon dont ils l’ont célébrée. Depuis des années, je passe un temps considérable dans les cimetières et les maisons des endeuillés. Je savais que je devrais un jour explorer cette question qui me hantait, mais j’appréhendais de le faire. J’avais conscience que cela m’obligerait à faire un travail très personnel pour explorer mon propre rapport à la mort, mes propres fantômes. Mes précédents ouvrages étaient des essais, format qui n’impose pas de se mettre à nu. Ici, je me livre de manière beaucoup plus forte.

Question

Pourquoi étiez-vous, jusqu’alors, réticente à le faire ?

Comme toutes les femmes qui ont été amenées à investir des fonctions longtemps masculines, je voulais sans doute inscrire mon rabbinat dans le sérieux de mon rapport au texte, la neutralité de ma fonction et tenir à distance l’affect. Il me semble qu’il m’a fallu, pendant un temps, surjouer un peu l’exemplarité « cérébrale ». Mais aujourd’hui, du temps a passé, et une certaine reconnaissance me permet peut-être de prendre un peu plus de liberté. Je crois toujours à la quête de l’excellence et du sérieux intellectuel, mais il me semble que je suis prête à dévoiler davantage mes propres vulnérabilités et à parler à la première personne du singulier.

Question

Vous racontez dans votre livre la terreur qui s’est emparée de vous lorsque, à 10 ans, vous avez pris conscience de votre mortalité. Le fait de côtoyer si souvent la mort, en tant que rabbine, a-t-il permis de calmer cette angoisse ?

Cela n’a rien changé, si ce n’est que je regarde avec plus de lucidité et de tendresse la petite fille de 10 ans terrorisée, qui fait face à l’idée de la mort pour la première fois. Mais j’ai compris avec les années que s’il y a un monde que la mort ne peut pas toucher, c’est celui des mots. Le propre de la mort est qu’elle ne se raconte pas. Ce qu’on peut raconter, c’est la vie. Quand quelqu’un meurt et qu’on sait raconter sa vie, on fait un sacré pied de nez à la mort. Le seul pouvoir dont je dispose face à cette obscurité qui se tenait devant la petite fille de 10 ans, c’est celui des mots.

Question

Quelle est votre vision de l’après-vie ?

Cette question est très complexe sachant que, contrairement à d’autres traditions religieuses, le judaïsme ne propose pas de dogme sur l’après-vie mais une multitude de discours très protéiformes. Si ce discours volontairement polyphonique peut déstabiliser certains fidèles, il me convient bien car il montre que la mort est un domaine où le langage n’a pas sa place. D’ailleurs, la Bible nomme l’après-vie le shéol, terme qui signifie « la question ». Quand on meurt, on tombe dans la question. Des tas de gens aimeraient qu’on leur dise qu’on s’élève ensuite vers la réponse, mais cette certitude n’est jamais formulée ainsi. C’est comme si les rabbins avaient cherché à bâtir une contre-pyramide, un anti-mausolée : pas question d’encenser la mort, de l’embellir, de la sculpter, ni même de fleurir la tombe. C’est la vie qui mérite un investissement, un narratif et une réflexion.

Question

« Être rabbin, c’est raconter des histoires », être « conteur », dites-vous. Ce type de définition ne risque-t-il pas de décrédibiliser la fonction ?

Je comprends très bien que certains attendent de la religion et de ses « leaders » un discours de vérité exclusive. Cependant, à mes yeux, ce n’est pas du tout conforme à ce qu’un rabbin devrait être. Le métier qui se rapproche le plus du mien, c’est effectivement celui de conteur. Cette formulation est tout sauf une profanation de la fonction. C’est même le contraire : une tentative d’élever ce rôle à la hauteur de celui qui raconte des récits. On a longtemps pensé que le propre de l’homme était le langage, le rire ou les rites funéraires, or il n’en est rien. Au bout du compte, il me semble que le propre de l’homme est sa capacité de raconter des histoires et de se raconter des histoires.

Si nos traditions religieuses, chacune par le biais de ses propres narratifs, se révèlent porteuses d’histoires de vie, elles peuvent apporter quelque chose de l’ordre d’une bénédiction pour nos sociétés. Quand elles se font porteuses de récits de mort – comme elles l’ont souvent fait dans l’histoire, et particulièrement ces dernières années –, alors elles sont une malédiction. Car les assassins du Bataclan se racontaient eux aussi des histoires qui, de leur point de vue, étaient sacrées. De ce travail de conteur, on peut faire le meilleur comme le pire. À ce titre, les histoires constituent une arme de destruction ou de construction massive dans le monde.

Question

À plusieurs reprises, vous parlez de « métier » pour faire référence au rabbinat quand, souvent, les religieux emploient volontiers les termes de « vocation », de « service », « d’appel ». Être rabbin est-il, à vos yeux, un « métier » comme les autres ?

En entendant le mot « métier », me vient à l’esprit l’origine de ce mot, la référence au métier de tailleur, au fait de « remettre l’ouvrage sur le métier ». Dans chacun de mes livres, je m’attache à mettre en exergue le lien très fort entre mon engagement et le travail du couturier : la question des liens à retisser, des fils, du texte et du textile est très présente dans le judaïsme et dans l’exercice des rabbins. Pour moi, mon métier est un travail de tissage. Je suis donc un peu une conteuse et un peu une couturière. Leur point commun est qu’il s’agit – face au texte pour le conteur, face au textile pour le tailleur – de rapiécer, dénouer, renouer.

Question

Vous reconnaissez-vous dans l’expression, au demeurant antinomique, de « rabbin laïque » par laquelle la sœur d’Elsa Cayat, membre de la rédaction de « Charlie Hebdo », vous avait désignée lors de ses funérailles après l’attentat de janvier 2015 ?

En entendant la sœur d’Elsa me présenter comme un « rabbin laïque », j’ai tout d’abord sursauté. Qu’entendait-elle par là ? Mais très vite, rien n’a sonné plus juste dans ma vie que ce « baptême » de « rabbin laïque » qu’elle m’offrait. Dans ce moment très particulier où tant de gens voulaient mettre notre nation endeuillée en posture d’affrontement – répartir le monde entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, ceux qui chérissent la laïcité et ceux qui n’en veulent plus –, je sentais dans ce cimetière qu’on ne pouvait laisser la nation en lambeaux et qu’on pouvait ensemble recoudre. Rapiécer n’est pas si difficile, mais cela implique de pouvoir entendre le langage de l’autre.

Quand la sœur d’Elsa emploie ces termes antinomiques, je vois très vite ce qu’elle veut dire, et que c’est ce que j’aspire à faire : montrer pourquoi la laïcité me permet d’être la rabbine que je veux être, pourquoi la laïcité est la bénédiction qui me permet d’exercer ma fonction d’accompagnante dans un langage très particulier qui est celui du judaïsme, mais qui est là pour raconter quelque chose d’universel. La laïcité est pour moi un cadre qui ne sature pas, qui promet que l’espace autour de nous restera non saturé des convictions ou des certitudes des uns et des autres. Parce que c’est un cadre plus grand que ce que je crois, la laïcité est une forme de transcendance, une promesse d’infini.

Question

À force de refouler le sacré, ne nous revient-il pas aujourd’hui violemment en pleine face ?

Nous sommes en effet dans un temps de violence messianique comme il y en a eu souvent à travers l’histoire, ces temps où des personnes surgissent en prétendant avoir le tout de la réponse ou détenir, si j’ose dire, une « solution finale ». Le Messie est arrivé – il ne s’agit d’ailleurs pas toujours d’un messianisme religieux, ce peut être une idée, une idéologie, mais le danger reste le même. Aujourd’hui, comme à toutes les périodes où l’humanité en crise cherche des solutions, d’aucuns pensent qu’ils détiennent une vérité déjà aboutie. Ils croient pouvoir effacer la question.

Question

Il a beaucoup été question, ces temps-ci, de la notion d’essentiel et de non-essentiel. Qu’est-ce qui est essentiel pour vous ? Ce qui est superficiel peut-il être essentiel ?

De la même manière que je fais dialoguer en moi rationalité et pensée magique, j’ai besoin dans ma vie que dialoguent la profondeur et la légèreté. Je place beaucoup de légèreté dans ma vie – j’ai une passion pour le karaoké, la danse. Pourquoi faudrait-il être cohérent dans la vie ? Il faut simplement laisser les différentes voix parler en soi. Ce qui est essentiel, à mes yeux, c’est de voyager hors de soi, de trouver des ponts qui nous relient à plus grand que nous. C’est toujours, au fond, la question de la transcendance. Ce qui est essentiel, c’est de savoir qu’il y a plus grand que soi, plus grand que son histoire, que les temps de sa vie, que sa compréhension d’un mot, que notre croyance. La littérature nous fait toucher cela du doigt, parce qu’elle nous plonge dans le monde d’un autre qu’on ne comprend pas. D’où, pour moi, l’absurdité du débat actuel sur qui doit traduire la poétesse [afro-américaine] Amanda Gorman. Tout l’objet de la traduction, c’est précisément qu’elle doit être faite par quelqu’un qui n’est pas vous.

Question

Vous posez à la fin du livre la question : « Que laisserons-nous à notre tour, sur cette Terre où nous ne faisons que passer ? » Vous-même, qu’aimeriez-vous laisser ?

On sait bien que, dans nos existences, on ne crée rien ex nihilo : nous héritons d’un langage et d’une histoire, et nous réinterprétons, pour un temps inédit, des choses qui nous ont été transmises. J’aimerais sentir que je me suis inscrite dans une chaîne de transmission qui a rendu possible le fait que quelque chose perdure – quitte parfois à passer, peut-être, par une forme de trahison.

Au bout du compte, ce qui perdure vraiment dans l’histoire, c’est toujours ce qui se sait vulnérable, et non ce qui se croit solide. Sur cela, le judaïsme a beaucoup à enseigner. Car dans son impuissance politique, à travers ses histoires, le judaïsme du Talmud – qui a été sous domination hellénique – est toujours là, alors que les empires grec et romain ne le sont plus. Quand on traverse une crise comme la nôtre, on peut se réconcilier avec l’impermanent en voyant dans cette cassure, peut-être, la possibilité de notre survie. C’est là une leçon universelle à méditer : la conscience de notre vulnérabilité est, paradoxalement, la condition de notre durabilité.