LibérationEntretien27 septembre 2026
« Quand je retourne en Israël, j’ai l’impression de voir des fantômes partout »
Propos recueillis par Alexandra Schwartzbrod

Libération consacre sa Une à Delphine Horvilleur et lui donne un long entretien, à dix jours de la parution de « Sermons sous les décombres ». Nous en reprenons ici quatre échanges. L’entretien intégral, avec le reste de la conversation, se lit sur le site du journal.
Question
Et votre livre, à qui s’adresse-t-il ?
Je voudrais dire aux « miens » mais je mets maintenant toujours des guillemets à ce mot. Qui sont donc les « nôtres » en temps de guerre ? Nos familles ethniques ? Nos partenaires de combats ? Ceux qui partagent nos peurs ou ceux qui partagent nos espoirs ? Je voudrais m’adresser à des gens qui ne sont pas forcément capables de m’entendre, par colère ou par peur. Je suis consciente que certains liront mes mots pour les instrumentaliser ou en aiguiser leurs armes. Et pourtant, je sais que ce livre doit exister. Pour maintenant mais aussi pour plus tard. Quand on se demandera un jour : comment parlait un leader religieux en ces années si sombres ?
Question
Vous trouvez que l’on fait porter une responsabilité trop grande aux Juifs de la diaspora ?
Absolument, on place sur bien des Juifs de la diaspora une sorte d’accusation collective permanente, qu’à ma connaissance, on n’impose à personne d’autre. Demande-t-on à des enfants de culture arabe dans des cours d’école de se désolidariser de ce que certains pays musulmans font vivre aux femmes ou aux homosexuels ? Le racisme antimusulman est très présent dans notre société mais il ne prend pas cette forme-là.
Dans l’histoire, on a toujours placé sur les Juifs ce type d’accusation collective. Une fameuse blague juive le raconte ainsi : « Si quelqu’un fait une connerie, on dira de lui que c’est un sale con. Mais si un Juif fait une connerie, on dira que c’est un sale Juif. »
Bien entendu, il arrive que des Juifs se sentent pleinement concernés par ce qui se passe en Israël et en Palestine. Mais c’est une chose de se « sentir » co-responsable, et une autre d’être « tenus pour » responsable ou même coupable. Ça, c’est insupportable.
Question
L’avenir d’Israël vous effraie ?
J’ai l’impression qu’il en va aujourd’hui de l’avenir de cet Etat. Non pas de son existence car Israël existe et ceux qui nient sa légitimité à exister sont les vrais ennemis de la paix. Mais cette élection est la plus critique qui soit. Elle va déterminer non seulement l’avenir du pays mais aussi son lien à la diaspora. On ne peut pas comprendre la politique israélienne si on ne comprend pas la psyché d’ultra-vulnérabilité qui hante sa création. Ce pays est né d’une conscience que le monde n’avait pas pu, ni même voulu sauver les Juifs… Voilà aussi pourquoi il mise si souvent sur la force et refuse de faire face à ses vulnérabilités.
Question
Les échéances électorales françaises vous effraient ?
Cette année électorale va sans doute être très difficile. Vont se renforcer les discours d’exclusion, et les polarisations haineuses… Et les réseaux sociaux amplifieront ces radicalités. C’est ainsi : l’algorithme déteste la nuance et la complexité. Si vous ne hurlez pas avec la meute et si vous refusez les discours outranciers, vous êtes vite invisibilisés. Pourtant, plus que jamais il faut parler et inviter le monde à une pensée humaniste. C’est la seule façon de nous relever ensemble de tous ces décombres.