Sermons sous les décombres · 8 octobre · Découvrir
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Ouest-FranceEntretien6 octobre 2026

« Le conflit au Proche-Orient nous déshumanise tous »

Propos recueillis par Alan Le Bloa

Delphine Horvilleur, photographiée par Stéphane Geoffroi pour Ouest-France.
Delphine Horvilleur, photographiée par Stéphane Geoffroi pour Ouest-France.

Ouest-France publie un entretien avec Delphine Horvilleur, à deux jours de la parution de « Sermons sous les décombres ». Nous en reprenons ici quatre échanges. L’entretien intégral se lit dans l’édition du journal du mardi 6 octobre 2026.

Question

Que signifie pour vous le 7 octobre 2023 ?

Ce matin-là, une amie me réveille et me demande si je vois ce qui se passe. Je réalise alors qu’il ne s’agit pas d’un énième épisode d’affrontements, mais que l’histoire est en train de basculer sous nos yeux. La tragédie vient réveiller tant de fantômes, de hantises et de peurs ancestrales, hérités de nos histoires familiales, un sentiment qu’il n’y a pas de répit et que tout pourrait recommencer. Le propre d’un traumatisme est là : il réactive la mémoire et vous convainc que le passé ne parvient pas à passer.

Question

Que ressentent les familles que vous accompagnez ?

Depuis trois ans, le deuil est indépassable pour tant de gens. Je le vois au Proche-Orient, particulièrement pour tous ces parents, des deux côtés, qui ont perdu des enfants. C’est comme si les horloges affectives étaient restées bloquées à l’heure du drame. Mais ce qui nous arrive ici à des milliers de kilomètres est également terrible : ce « campisme » auquel on est renvoyé depuis le 7 octobre 2023. Chacun s’est mis à ne défendre qu’un camp, à n’afficher de solidarité que pour un côté, à agiter un drapeau ou à cracher sur un autre. Pourquoi n’est-on pas capable de soutenir tous les endeuillés et tous ces gens dont la vie est dévastée ?

Question

Est-ce la raison qui vous a poussée à écrire « Sermons sous les décombres » ?

Fin 2025, alors que les derniers otages vivants du Hamas viennent d’être libérés, et qu’on a l’impression que la guerre pourrait prendre fin, je me suis dit qu’il était temps de regarder dans le rétroviseur, d’analyser mes mots, mes paroles. Toutes celles que j’avais prononcées pendant ces deux années de guerre au Proche-Orient. J’avais besoin de comprendre pourquoi je n’avais pas su voir ou penser, qu’est-ce qui m’avait empêchée de dire ou d’être entendue. Avais-je suffisamment entendu la douleur des miens, suffisamment vu la souffrance des Palestiniens ? Avais-je manqué de lucidité ou d’empathie ? En choisissant de publier ces sermons, je fais le rêve, sans doute naïf, que d’autres se livrent au même exercice d’autocritique. Pour essayer de comprendre ensemble ce qui nous est arrivé à tous.

Question

Comprenez-vous que chacun se soit replié dans un camp ?

Je comprends parfaitement comment la douleur renforce l’instinct tribal chez tant de gens, la volonté de diviser le monde entre amis et ennemis. Comment se multiplient les accusations de traîtrise ou le rejet de la culpabilité absolue sur l’autre. Ce conflit nous déshumanise tous et nous dévaste. Dès lors, chacun doit se demander comment il résiste à la vague de haine et comment préserver notre humanité.