TenouaConférence14 novembre 2023
Antisémythologie : l’histoire d’une haine ancestrale
1 h 39 min
Cinq semaines après le 7 octobre, devant un Atelier Tenoua complet trois soirs de suite, Delphine Horvilleur consacre près de deux heures à une seule question : pourquoi cette haine survit-elle à tout ? Elle en démonte d’abord les mécanismes, puis fait étudier un passage de la Genèse dont la géographie, on ne le découvre qu’à la fin, est très exactement celle du 7 octobre.
« Beaucoup de gens sont comme ventriloqués par un antisémitisme qui sort de leur bouche, mais qui n’arrive pas jusqu’à leurs oreilles. La distance est beaucoup trop longue entre la bouche et l’oreille. Ils ne l’entendent pas, mais ils le parlent. »
« Vous savez, il y a certains jouets qui sont fournis avec des piles. Eh bien, l’antisémitisme, c’est toujours fourni avec une sorte de batterie d’explications du monde. C’est gratuit, c’est dans le packaging, ça vient avec l’emballage. »
« C’est ça, le cœur de l’activité juive : leva’er, dans tous les sens du terme, puiser l’eau vive de l’interprétation. »
« La scène que je vous ai fait lire ce soir se passe très exactement, géographiquement, sur les lieux du 7 octobre. […] Le kibboutz le plus touché s’appelle Beéri, et donc s’appelle très exactement « mon puits » : un nom qui est partout présent dans le texte, défini comme un lieu d’où doit surgir l’eau, et qui va finalement être bouché par de la poussière et de la cendre. »
« La Bible ne raconte jamais notre histoire contemporaine. De la même manière qu’elle n’est pas un cadastre ni un livre d’histoire et de géographie, rien n’y est préécrit des drames qui nous touchent. Il faut fuir comme la peste tous ceux qui veulent trouver des codes qui feraient de nos vies la réalisation d’une fatalité déjà racontée dans les textes. »
« Se débarrasser du Juif, c’est toujours chercher à colmater des failles, à boucher des puits, en oubliant que la faille n’est jamais colmatable. En dépend l’avenir de toute une société qui, si elle ne parvient pas à vivre avec ses failles, court inévitablement à sa faillite. »
La séance
L’Atelier Tenoua est un cercle d’étude mensuel : on lit un texte ensemble, on l’étudie à deux ou à quatre en havrouta, puis chaque groupe rapporte à la salle. Ici, la séance s’ouvre bien avant le texte, par un musée des horreurs : l’antisémitisme qui accuse le Juif d’une chose et de son contraire, souvent simultanément, et qui épouse l’air de chaque époque, empoisonneur de puits au Moyen Âge, figure efféminée sous les fascismes, mâle alpha depuis MeToo. Sa différence décisive avec le racisme : il vient fourni avec une explication du monde. Restent deux ressources, rire et étudier. Le texte est Genèse 26, que le rabbin Jonathan Sacks tenait pour la source biblique de l’antisémitisme : Isaac prospère à Guérar, les Philistins rebouchent les puits de son père, il les recreuse et les nomme Essek (contestation), Sitna (la racine de Satan), puis Rehovot (largesse), le seul qu’on ne lui dispute pas.
Les textes étudiés
- Genèse 26 : Isaac à Guérar, les puits rebouchés
- Les trois puits : Essek, Sitna, Rehovot
- La parasha Toldot : l’enchaînement des générations
- Talmud, traité Shabbat : la haine (sin’a) et le Sinaï
- Le puits (be’er) et le verbe clarifier (leva’er)
- Le vav conversif, la lettre qui retourne le passé en futur
- Et en chemin : Rabbi Jonathan Sacks · Amos Oz · Wajdi Mouawad (« Libération ») · Samuel Sandler · Pierre Dac · Claude François.