Invincible étéEntretien30 novembre 2023
Le Grand Entretien : Delphine Horvilleur × Olivier Goy
Alexandre Kouchner · 14 min
Conversation publique à la Bourse de Commerce, le 30 novembre 2023, dans le prolongement du film Invincible été de Stéphanie Pillonca, au bénéfice de l’Institut du Cerveau. Face à Olivier Goy, entrepreneur atteint de la maladie de Charcot, qui parle ce soir-là par voix assistée, Delphine Horvilleur parle de l’écoute, de la mortalité qui condense la vie, et de ce qui ne meurt pas dans les livres.
« Il y a une très vieille légende juive que j’aime beaucoup, qui dit que quand on marche dans une bibliothèque la nuit, si on tend l’oreille, les livres nous parlent et ils nous disent : « Interprète-moi. » En fait, les livres sont là pour continuer à parler à travers nous. Ils nous disent quelque chose de ce qui ne meurt pas, de ce qui ne meurt jamais. »
« Votre expression, elle nous oblige à écouter différemment, et je trouve que c’est une façon de gagner en intelligence. Parce que vous vous exprimez un tout petit peu différemment, ce petit décalage fait que tout le monde autour de vous est obligé d’ajuster son écoute, et je ne connais pas de meilleure définition de l’intelligence ou de la grandeur : elle vient toujours de ce petit mouvement de côté qu’on est obligé de faire dans notre écoute. »
« Parfois, le handicap, simultanément, il amoindrit et il agrandit. »
« On sait tous qu’on va mourir, mais à partir du moment où les gens savent de quoi, ou à peu près quand, la vie n’est plus du tout la même. Il y a comme, tout à coup, un condensé de vie qui nous est donné […] C’est une leçon d’une puissance extraordinaire de se dire : la mortalité est là, mais moi, je vais mettre de l’immortalité dans l’existence. »
« Il y a un malentendu souvent dans la façon dont on parle de la mort : on s’imagine qu’il y a la vie d’un côté et la mort de l’autre, et que c’est des mondes qui ne doivent pas se rencontrer. Mais la vérité, on le sait, c’est que la vie et la mort cohabitent tout le temps. […] On est vivant parce qu’il y a de la mort en nous, parce que la vie et la mort opèrent un dialogue permanent. Mais ça, les gens ne veulent pas le voir, ne veulent pas le savoir, parce que c’est terrifiant. Et en même temps, c’est la condition de la vie : si tu ne veux pas voir la mort, tu ne pourras pas rester en vie. »
La séance
L’extrait s’ouvre sur les livres : elle vient d’écrire, dit-elle, un hymne à la vie et à son immortalité, et raconte la légende des bibliothèques la nuit. Olivier Goy confie que le plus dur est la parole même ; elle lui répond que son expression oblige chacun à ce petit mouvement de côté de l’écoute où elle place l’intelligence. Sur le diagnostic, elle décrit ce condensé de vie que donne la mortalité sue, et salue une force qui ne vient pas d’une puissance incassable mais de ce qui est fêlé : Moïse qui fracasse les Tables en descendant du Sinaï, les Hébreux qui marchent au désert avec des morceaux brisés, le mazel tov que l’on dit sur un verre cassé. L’échange se ferme sur la cohabitation permanente de la vie et de la mort, condition même de la vie.