TenouaEntretien26 mai 2026
« Projection » avec Eva Illouz : le déménagement intérieur
50 min
Pour le deuxième épisode de sa série « Projection », Delphine Horvilleur inverse les rôles : c’est elle qui interroge. Face à elle, celle qu’elle appelle « un vrai pilier de réflexion et parfois de consolation » : la sociologue Eva Illouz, images à l’appui : comment le 7 octobre a réaménagé l’appartement de sa pensée, la gauche devenue orpheline, la crise du langage autour du mot sionisme, et ce que peut vouloir dire aimer son peuple.
« Il y a quelque chose qui m’obsède à titre personnel. Je me pose la question de : est-ce que je suis la même que celle que j’étais il y a deux ans et demi, avant le 7 octobre ? Est-ce que, quand je me regarde dans le miroir, je suis la même personne ? »
« Dans la Bible, quand il y a une souveraineté, le prophète doit critiquer le roi. Le prophète, c’est celui qui adresse une critique au roi. Mais quand le peuple est en exil, alors il doit être dans la nehama, dans le réconfort des siens. »
« On vit une sorte de crise du langage. […] La quintessence de ce malentendu, de ce que j’appellerais un floutage de sens, c’est le mot sionisme. Il y a plein de gens qui l’utilisent dans un sens ou dans un sens opposé. Pour certains, c’est un badge d’honneur, pour d’autres, c’est un bras d’honneur. »
« Aimer son peuple, ce n’est pas toujours facile. Parfois, il arrive que notre peuple ne soit pas très aimable. »
« Pendant si longtemps, les Juifs étaient identifiés au féminin. […] Dans le contexte actuel, c’est troublant de voir que les Juifs ont comme changé de sexe ou changé de genre : le Juif est associé au viril, au soldat israélien, aux muscles. »
La séance
Le principe de « Projection » : des images comme déclencheurs. Une femme au miroir ouvre la conversation : est-on la même personne qu’avant le 7 octobre ? Eva Illouz répond par l’image qui donnera son angle à l’épisode : un réaménagement complet de l’appartement de sa pensée, une gauche progressiste devenue « inquiétante étrangeté », le sentiment d’être orpheline. Suivent sa généalogie de la haine vertueuse (le « pouvoirisme » des sciences sociales, Israël érigé en paradigme du mal), la subversion des mots (le ver qui mange la pomme de l’intérieur, les soudures soviétiques du langage), l’image que Delphine Horvilleur avait choisie pour elle, un Superman pris dans un étau (l’année où le Prix Israël lui fut annulé par un ministre tandis qu’un colloque de Rotterdam la désinvitait pour son parcours israélien), l’échange Scholem-Arendt de 1963 sur l’amour du peuple juif, dont elle dit être passée du côté de Scholem, les accusations de traîtrise (dont Delphine Horvilleur rappelle le poids depuis l’assassinat de Rabin), et sa « maladie auto-immunitaire » : un peuple multi-traumatisé qui ne distingue plus ses cellules saines de ses ennemis. En clôture, une longue-vue : se battre pour que la gauche se réveille, « parce qu’une gauche qui se disqualifie nous laisse nus ».