Sciences PoDébat29 mars 2024
En parler autrement : dialogue avec Kamel Daoud
Dialogue avec Kamel Daoud · 1 h 42 min
Au lendemain du 7 octobre, une rabbin et un écrivain algérien choisissent de se parler, publiquement, à Sciences Po. Sur les conditions du dialogue, ses limites, les fantômes qui parlent trop fort, et ce que la guerre fait aux mots.
« La condition du dialogue, c’est toujours, si on devait la résumer en une phrase, l’acceptation que dans la rencontre avec un autre, on va être altéré au sens étymologique du terme : cesser de parler avec des slogans et accepter que quelque chose en nous s’altère, non pas s’abîme, mais devient autre. »
« On ne peut pas parler à partir du moment où l’autre nie votre droit à l’existence. C’est assez basique, vous en conviendrez, mais je considère que c’est une base de discussion. »
« Ce « mais », qui sert souvent à tenter de contextualiser, est en fait toujours une volonté de relativiser l’empathie, comme si on évacuait l’autre conjonction de coordination, la seule à mon sens non abjecte dans ce débat, qui est le « et ». »
« Il y a des bascules violentes historiques quand on réduit le pouvoir des mots. Quand tout à coup un mot ne veut plus dire qu’une seule chose, quand il n’y a plus de place pour l’exégèse, pour l’autre lecture, alors oui, on est dans une société violente. »
« Il n’y a pas un mérite particulier à avoir été vulnérable, mais il y a une certaine sagesse philosophique que l’on a héritée de ce statut de vulnérabilité. Il faut se demander, qui que l’on soit vis-à-vis du Proche-Orient, comment on développe une empathie critique. »
« Il faut repenser ce que serait un messianisme positif pour notre temps. Pas celui qui précipite la fin du monde, mais celui qui a porté les plus grands espoirs politiques à travers les siècles. »
La séance
Mars 2024, un amphithéâtre de Sciences Po. Quelques mois après le 7 octobre, Delphine Horvilleur et Kamel Daoud acceptent d’« en parler autrement ». Elle ouvre sur une question héritée de Mai 68 : d’où tu parles ? Et pose sa condition du dialogue : accepter d’être altéré par la rencontre. Lui répond par un éloge de la trahison, ce devoir de penser contre les siens. Pendant quarante-cinq minutes, ils échangent leurs fantômes : la Shoah, la guerre d’Algérie, le Proche-Orient. Elle défend le « et » contre le « mais », l’empathie critique, la laïcité qui permet de dire je. Il démonte le Palestinien imaginaire et les solidarités de façade. Puis la salle prend la parole, parfois à charge, et le dialogue tient. C’était peut-être la démonstration de la soirée : on peut encore se parler.