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Sciences PoConférence31 août 2022

Écouter la playlist de quelqu’un d’autre : la leçon inaugurale de Sciences Po

53 min

Pour la rentrée solennelle 2022, Delphine Horvilleur ouvre l’année des nouveaux étudiants de Sciences Po par une anecdote d’Uber : quatre chansons pour comprendre qu’elle écoutait sa propre playlist en croyant avoir rencontré son âme sœur musicale. Toute la leçon en découle : l’identité comme petite musique qui empêche d’entendre l’autre, les récits qui font l’humanité, et une proposition de fête laïque.

Extraits

« Il nous arrive constamment de n’écouter que nos propres playlists, pas seulement musicales, mais parfois philosophiques, politiques, affectives, en nous imaginant qu’elles disent forcément quelque chose du monde qui nous entoure, dont en fait on ne sait pas grand-chose. »

« La politique, c’est toujours une tentative de concilier des mondes qui, a priori, ne partagent pas grand-chose, ni les mêmes rythmes, ni les mêmes sonorités, ni les mêmes repères. »

« Le dialogue interreligieux, mais c’est vrai aussi du dialogue amoureux, du dialogue politique ou social, ça commence quand on perçoit à quel point l’autre est un mystère et pas du tout quand on perçoit à quel point il est familier. »

« Nos fanatiques sont les nôtres. En fait, ils ne naissent pas ailleurs. Ils racontent toujours quelque chose de nous, de lectures possibles de nos textes […] peut-être que ce sont des lectures que nous combattrons, mais ce sont des lectures possibles, nées de nos histoires religieuses. »

Contre l’idée que les fanatismes « dévoient » les traditions

« J’avais proposé qu’on crée une fête laïque qui serait une fête du Pas Que […] une journée où l’on se souviendrait qu’on n’est pas que notre naissance, pas que notre religion, notre origine, notre ethnie, notre héritage, notre ADN, nos convictions. »

Sa proposition de conclusion, d’abord une plaisanterie, désormais sérieuse

« Bienvenue à bord d’un véhicule, rue Saint-Guillaume. J’espère que vous êtes confortablement installés. La course devrait durer trois, quatre, cinq ans, peut-être plus. Qu’importe […] tant que vous vous assurez d’écouter la playlist de quelqu’un d’autre, juste histoire de voir à quel point ça pourrait vous faire grandir. »

Les derniers mots de la leçon

La séance

Une leçon en trois temps. L’anecdote fondatrice d’abord : l’Uber, la playlist prise pour une âme sœur, et ce qu’elle dit de nos enfermements. Puis les récits : le détour par « Sapiens » de Harari (le propre de l’homme, c’est de croire aux histoires qu’il se raconte) et son « cours de religion comparée le plus rapide du monde », les trois monothéismes résumés chacun par une chanson : Queen pour la sortie d’Égypte, Elton John pour le pardon, Gloria Gaynor pour la survie en milieu hostile. Enfin le fanatisme : Amos Oz et son fanatique « qui ne sait compter que jusqu’à un », Salman Rushdie poignardé quelques semaines avant la leçon, et la puissance des récits qui exige des lecteurs plutôt que des bûchers. En conclusion, la fête du « pas que », et Sciences Po transformé en Uber dont la course dure trois à cinq ans.