Sermons sous les décombres · 8 octobre · Découvrir
Retour

Séries ManiaConférence29 août 2021

La Bible, le meilleur des scénarios ?

58 min

Conférence donnée au festival Séries Mania, à Lille, devant le monde des séries. Et si le texte le plus adapté de l'histoire ne respectait aucune des règles du métier ? Une bible de série doit être claire et courte ; la Bible est obscure, interminable, et c'est précisément pour cela qu'elle marche. Du casting paradoxal des patriarches au malentendu fondateur de la création d'Ève, une leçon d'écriture à rebours.

Extraits

« Si la Bible était claire et concise, je crois qu'elle n'aurait jamais connu le succès planétaire qui est le sien. Elle aurait sans doute fait un bide. Si les versets étaient clairs, si leur sens ne laissait aucun doute, ça ne marcherait jamais : parce qu'on perdrait notamment le ressort principal de toutes les guerres de religion, cette certitude qu'ont les uns d'avoir beaucoup mieux compris les textes que les autres. »

Contre le premier conseil des manuels de scénario

« Nous savons, vous et moi, qu'un même texte, que ce soit un scénario ou un verset sacré, peut donner lieu à des interprétations contraires, peut donner lieu au pire ou au meilleur, peut produire un navet ou un chef-d'œuvre, peut créer un génocide ou tenir les plus grandes promesses de l'humanité. »

« Le mot hébreu qui a été traduit à tort dans la plupart des Bibles par le mot « côte » signifie en réalité en hébreu, de façon beaucoup plus commune, tsela, « côté ». Donc le scénario original précisait que la première femme était née non pas d'une côte d'Adam, mais à côté d'Adam. Et vous percevez bien là la différence majeure, monumentale, civilisationnelle entre ces deux termes. »

La thèse d'« En tenue d'Ève », en langage Séries Mania

« La Bible commence par un malentendu. Et ce malentendu, comme dans tous les bons scénarios, est capable de conditionner toute la suite de l'histoire. Et c'est à nous, en réalité, de décider si on veut être des spectateurs ou des acteurs de ce malentendu. »

« Je vais vous dire un scoop : je ne suis jamais sortie d'Égypte, je n'ai pas vu les dix plaies s'abattre sur Pharaon. Et pourtant, cette histoire, elle me parle, parce qu'elle a beau ne pas raconter ma réalité, elle raconte ma vérité. »

« La Bible, elle dit exactement l'inverse : on est qui on est parce qu'on n'est plus qui on était, et on est fidèle à qui on doit être parce qu'on a quitté le lieu de sa naissance et qu'on ne va pas y revenir. C'est cette mise en chemin qui définit l'identité, c'est-à-dire précisément le fait de ne pas être identique à ce qu'on était. »

Contre le « voyage du héros » de Joseph Campbell

La séance

La conférence s'ouvre sur Woody Allen et la notion de peuple élu, puis sur une salle de fans en puissance : le fondamentalisme décrit comme un fandom prêt à tout pour qu'on ne lui spoile pas la fin. Premier paradoxe : la Bible enfreint toutes les règles des manuels de scénario (une bible de série doit faire quinze pages, claires et courtes) et c'est la condition de son succès. Suivent les ressorts sériels du texte : un Dieu sans nom prononçable et sans image, la première procréation divinement assistée de l'histoire pour Sarah, les effets spéciaux de l'Exode, et un casting de héros à failles, de Moïse au défaut d'élocution jusqu'à David expédiant à la guerre le mari de Bethsabée. Le pivot sérieux : l'interprétation comme jonction entre exégèse et écriture, un même texte pouvant produire un navet ou un chef-d'œuvre. Puis la création d'Ève relue par le tsela : née non pas d'une côte, mais à côté, le malentendu fondateur. Le Q&A élargit : le prophète Élie à adapter en série, la réalité contre la vérité, le voyage du héros inversé (on ne rentre jamais à la maison, la terre promise comme une fiancée), lire un texte dans son contexte, et les Mille et une nuits : pas d'apaisement politique sans le récit des femmes, par la voix de Shéhérazade.