Atelier TenouaConférence14 juin 2022
Dieu a-t-il une bonne excuse ? Petite réflexion juive sur le doute
1 h 17 min
La séance de clôture de la saison 5782, ouverte sous la mémoire d'A. B. Yehoshua, disparu le jour même. Sous un titre emprunté à Woody Allen, un cours de théologie juive du doute autour du plus célèbre hérétique du Talmud : Elisha ben Abouya, devenu Aher, l'Autre. Du four d'Akhnaï à l'enfant tombé de l'arbre, ce que la tradition redoute vraiment, et ce que le yad, la main de lecture, met en acte.
« Apprends à t'arracher du sens littéral pour ne pas t'arracher de ce monde. »
« Les rabbins produisent […] une sorte de révolution théologique qu'on pourrait appeler une théologie juive de la 'houtspa, du culot […] qui consiste […] à dire à Dieu : Reste là où tu es, dans des hauteurs sublimes, et laisse-nous habiter le monde et interpréter le texte. »
« Le midrash va interpréter cette phrase des prophètes de la façon suivante en disant : Dieu dit aux Juifs : Moi, vous pouvez m'abandonner. Ça n'a aucune importance tant que vous n'abandonnez pas ma Torah. »
« Au pied d'un arbre, quelque part en Israël, au détour du premier siècle ou du deuxième de notre ère, il y a un enfant qui meurt. Et avec lui, meurt ou s'écrase au sol le sens littéral du texte, le sens littéral de la loi. »
« Le judaïsme rabbinique n'a pas de problème avec la remise en question de Dieu et de son pouvoir, mais il a un problème avec les racines arrachées, c'est-à-dire avec la peur et l'angoisse du retour impossible. […] Il n'y a rien de plus dangereux que de croire qu'un retour est impossible, pour toi ou pour des générations à venir. »
« On ne lit jamais le texte de la Torah, jamais directement avec le doigt, jamais en contact direct. On pose toujours entre le texte et nous un objet […] C'est comme si cet objet venait raconter mieux que personne l'interdit juif de la lecture littérale. »
« En hébreu, Dieu s'appelle peut-être. Et je suis sûre, en fait, je n'ai aucun doute qu'en ce Dieu-là, chacun de nous peut croire peut-être. »
La séance
La séance s'ouvre sur un hommage : A. B. Yehoshua est mort le jour même, et l'étude est placée sous sa bénédiction. Le titre, emprunté à Woody Allen, assume l'humour juif comme véhicule traditionnel du reproche adressé à Dieu, du réservoir des blagues du shtetl à Élie Wiesel et son image du couple en crise qui ne peut pas divorcer. Le four d'Akhnaï pose la théologie du culot : la Torah n'est pas aux cieux, et Dieu rit de s'être fait rembarrer ; Henri Atlan nomme cela un athéisme de l'écriture. Puis le héros du soir : Elisha ben Abouya, né en 70 sur les cendres du Temple, maître de Rabbi Meir, ami de Rabbi Akiva supplicié sous Bar Kokhba, seul sage du Talmud affublé d'un pseudonyme, Aher, l'Autre, celui qui au jardin du Pardès arrache les racines. La havrouta étudie les deux seules mitsvot à promesse de longue vie (honorer ses parents, renvoyer la mère du nid) puis les deux scènes de sa déviation : l'enfant qui les accomplit toutes deux et meurt en tombant de l'arbre, et la langue d'un martyr traînée dans la poussière. Les restitutions tissent le traumatisme et la langue, le bégaiement du dernier enfant, le frère caché dans le nom d'Aher. Le déroulé replace tout dans le calendrier, entre Shavouot et Tisha b'Av : comment le Dieu qui a ouvert la mer n'a pas sauvé sa propre maison. Le vrai problème des rabbins n'est pas le doute mais la certitude du retour impossible ; la preuve, ils n'effacent jamais Aher du Talmud. La clôture passe par le yad, l'objet qui interdit la lecture au doigt, et par les lettres d'Éli qui se lisent aussi oulaï : peut-être.
Les textes étudiés
- Deutéronome 5 (le cinquième commandement) et 22,6-7 (le renvoi de la mère du nid)
- Talmud, Kiddouchin 39b (l'enfant au nid, les deux versions de la déviation d'Aher)
- Talmud, 'Haguiga 15 (le cheval un jour de Shabbat, les treize synagogues, la prostituée et le raifort)
- Et en chemin : Elisha ben Abouya, dit Aher · le four d'Akhnaï · le Pardès · Kiddouchin 39b · 'Haguiga 15 · Rabbi Meir · Rabbi Akiva · Woody Allen · Élie Wiesel · Henri Atlan · A. B. Yehoshua · le yad.