Atelier TenouaConférence15 novembre 2022
Lost in translation
1 h 25 min
Une séance ouverte sur l'affiche de Sofia Coppola et fermée sur un mot de Lacan : que perd-on, que gagne-t-on quand la Torah change de langue ? Du tétragramme conjugué à tous les temps au premier mot de la Genèse, intraduisible absolu, en passant par la légende de la Septante et le métier oublié de meturgeman, une havrouta inversée où la salle ne commente pas le Shema : elle le traduit, et doit dire pourquoi.
« Les gens traduisent dans le texte ce qu'ils sont. Ils traduisent toujours leur histoire. »
« L'exégèse rabbinique tout entière […] est une expérience de lost in translation. […] Le texte hébraïque fait toujours et en toute circonstance l'objet d'un malentendu, l'objet d'un mal lu, parce qu'il peut être lu ou compris autrement que ce qui semble écrit. »
« Comme si ces quatre lettres voulaient dire en hébreu : était, est, sera. La possibilité d'être simultanément et à tous les temps, ce qui est difficile à traduire. […] L'Éternel, c'est ça : la possibilité d'être à tous les temps. »
« Celui qui traduit la Torah littéralement est un menteur. Mais, ajoute le Talmud, celui qui l'interprète et qui ajoute quelque chose est un blasphémateur. Bref, vous avez le choix entre mentir ou blasphémer. […] Quoi que vous fassiez, vous aurez tort et tant mieux. »
« La traduction rabbinique, c'est toujours une histoire d'explosion. D'une certaine manière, une histoire de ragam, de lapidation. […] La parole une devient l'écoute deux. La révélation une devient le texte plus l'interprétation deux. »
« L'interprétation juive, elle n'est jamais là pour résoudre les conflits. […] La sagesse juive reconnaît au contraire une valeur certaine à ce qu'on appelle la notion de makhloket, le désaccord, […] la pluralité des interprétations, des traductions, le débat infini. »
« Bereshit, c'est l'anagramme parfait de shevirat alef. La brisure, la cassure du un. […] Sachez, pour approcher le un, sachez le casser en toutes circonstances. »
La séance
La séance s'ouvre sur Bill Murray en pantoufles et un intraduisible en abyme : « lost in translation » n'a pas d'équivalent français. La polysémie de l'hébreu fait la démonstration : une même racine donne la parole, la chose, la peste et l'abeille, et le traducteur qui choisit oriente tout le verset. Le tétragramme, probablement un verbe conjugué à tous les temps plutôt qu'un nom, pose l'intraduisible par excellence, et la thèse tombe : l'exégèse rabbinique entière est une expérience de lost in translation, le malentendu et le mal lu comme ressorts de l'interprétation et de l'humour juif, blagues à l'appui. L'étude commence par Genèse 1,1, dont la traduction courante est fausse deux fois, et par le premier mot, hapax que les rabbins redécoupent en toutes lettres : dans la tête, l'alliance de feu. Suit un cours d'histoire que nulle autre page ne raconte : le meturgeman, l'interprète attitré des synagogues antiques et ses règles talmudiques, l'oral seulement et jamais plus fort que le lecteur ; Chutzpit le traducteur ; et la légende de la Septante, ses soixante-douze sages enfermés produisant soixante-douze traductions identiques jusqu'aux mêmes quatorze erreurs volontaires : la traduction comme menace et comme nécessité voulue du ciel. La havrouta inverse alors l'exercice : traduire le Shema mot à mot, et justifier chaque choix, car la traduction est un autoportrait. Les restitutions assument des lectures presque blasphématoires, jusqu'au bègue caché dans la répétition du nom. La fin remonte : le désaccord comme valeur, le midrash du lit de mort de Jacob où douze langages disent un seul Dieu, les deux Torot du Sinaï, la guématria qui fait du nom une addition, le marteau de Jérémie qui fait voler le rocher en éclats de sens, en écho, d'une demi-ligne, au cours précédent sur Babel. Et l'anagramme finale du premier mot, avant Lacan : si vous m'avez compris, c'est sûrement que je me suis mal exprimée.
Les textes étudiés
- Genèse 1,1 (Bereshit bara Elohim, mot à mot)
- Deutéronome 6,4 (le Shema, traduit par la salle, mot à mot)
- Talmud, traité Meguila (la légende de la Septante et ses quatorze erreurs)
- Psaume 62 et Jérémie 23,29 (une fois énoncé, deux fois entendu ; le marteau et le rocher)
- Avot de Rabbi Natan (la vaisselle d'or et la vaisselle de verre)
- Et en chemin : Sofia Coppola, « Lost in Translation » · Genèse 1,1 et le hapax Bereshit · le Shema (Deutéronome 6,4) · le tétragramme · le meturgeman · Chutzpit HaMeturgeman · la légende de la Septante (Talmud, Meguila) · Pierre-Henry Salfati, « Le premier mot » · la makhloket · Psaume 62 · Jérémie 23,29 · Avot de Rabbi Natan · Jacques Lacan.